Le suicide des jeunes au Sénégal : un cri silencieux face à un malaise national

Le suicide des jeunes au Sénégal : un cri silencieux face à un malaise national

Le suicide de Matar Diagne, étudiant en master de droit à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis, le 11 février 2025, a révélé une crise profonde touchant la jeunesse sénégalaise. Son message posthume sur Facebook, dénonçant l’isolement et le « déshonneur », a ému le pays et mis en lumière les tabous entourant la santé mentale . Ce drame s’inscrit dans une tendance inquiétante : une recrudescence des suicides chez les jeunes, exacerbée par des pressions socio-économiques, un manque de soutien psychologique et une stigmatisation persistante

 

Entre juin et août 2020, 12 suicides ont été recensés ; en 2021, le pays a enregistré 100 morts par suicide, dont une majorité de jeunes hommes .Les 15-29 ans sont les plus touchés, avec une surreprésentation masculine (2 fois plus que les femmes). La pendaison est le moyen le plus utilisé (97,2 % des cas) .

Le Sénégal occupait le 62e rang mondial pour les suicides il y a 20 ans, mais l’absence de données récentes officielles masque l’ampleur actuelle .

Les causes structurelles du désespoir:

 Pressions académiques et précarité étudiante:  Les universités comme l’UGB ou l’UCAD (90 000 étudiants) manquent cruellement de cellules psychologiques. Les retards de bourses (jusqu’à 14 mois) plongent les étudiants dans une précarité extrême, les obligeant à subvenir aux besoins de leurs familles avec des revenus dérisoires (7 000 FCFA/mois pour la restauration universitaire) . – Matar Diagne évoquait dans son testament la « pression sociale » et la détresse liée à la maladie de sa mère, reflétant un système qui abandonne ses jeunes .

 Tabou et carences en santé mentale  – Le Sénégal ne compte que 38 psychologues et psychiatres pour 18 millions d’habitants (1 thérapeute pour 475 000 habitants), loin des recommandations de l’OMS .

-La stigmatisation empêche les jeunes de chercher de l’aide. Comme le note Fatou Fall de Safe Open Space : « Le suicide de Matar illustre le tabou de la santé mentale, surtout chez les hommes » .

 Dégradation des conditions de vie:  Logements insalubres, isolement social et déclassement économique alimentent le mal-être. « Tout concourt à notre déclassement. Le suicide de Matar en est le symptôme », témoigne Mohamed, étudiant à l’UCAD .

Les répressions politiques (comme lors des manifestations de 2023) et les traumatismes collectifs aggravent la détresse .

 Réponses inadéquates et mobilisations citoyennes:

À l’UGB, une « thérapie collective » après le suicide de Matar a été perçue comme une opération de communication, avec des conseils comme « se forger un moral de fer », jugés contre-productifs .

Revendications étudiantes : Les jeunes réclament des psychologues sur les campus et une réforme des bourses. « Combien de Matar faudra-t-il pour que le gouvernement réagisse ? », s’interroge Al Jabber Adebo, étudiant à l’UGB .

Sensibilisation : Briser le tabou via des campagnes médiatiques et éducatives, comme le recommande le psychologue Khalifa Diagne : « Il faut éviter de stigmatiser les personnes dépressives » .

Renforcement des infrastructures : Créer des centres de santé mentale accessibles et former des professionnels, en s’inspirant des standards internationaux (25 fois plus de thérapeutes selon l’OMS) .

 

Le suicide des jeunes au Sénégal n’est pas un fait divers, mais le symptôme d’une société en crise. Comme l’écrit El Hadji Gorgui Wade Ndoye : « Notre société a peur de se regarder dans le miroir » . Les suicides de Matar Diagne, Ousseye Balde  doivent  servir d’électrochoc pour une prise en charge collective de la santé mentale, afin qu’aucun autre jeune ne choisisse l’irréparable.

Ramatoulaye Sow

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