Certaines passations de services dans l’Administration publique sénégalaise sont transformées en de véritables manifestations aux allures de meeting politique. Il ne s’agit pas là d’un phénomène nouveau.
En effet, avec l’alternance survenue en 2000, l’on a assisté à des passations de services donnant lieu à la présence massive de militants venus à bord de cars de transport au Building administratif, avec tam-tam, griots et autres laudateurs, chantant les louanges de l’autoriténouvellement promue. Un véritable sacrilège, expression d’une absence totale de culture d’Etat de la part des initiateurs de telles manifestations.
Précisément, la passation de services au sein de l’Administration publique est un acte qui s’inscrit dans la pure tradition républicaine. C’est un acte administratif et non une manifestation politique.
Au regard des principes classiques qui sont au cœur du service public, à savoir la neutralité, la mutabilité et l’égalité, les changements de responsables doivent être simplement et exclusivement associés à la continuité du service public.
Une passation doit marquer la continuité de l’État et de l’administration, et non la victoire ou l’installation d’un camp politique. Lorsqu’elle arbore les couleurs d’un meeting rythmé de slogans, démonstrations partisanes ou mise en scène politique, elle brouille la frontière entre l’autorité politique et l’administration, alors que cette dernière doit rester au service de l’État et de l’intérêt général, indépendamment des successions de régimes ou de responsables.
Toute politisation de l’acte administratif est donc en contradiction avec l’orthodoxie républicaine et avec l’exigence de neutralité de l’administration.
L’administration n’est ni la propriété d’un parti, ni l’instrument d’un camp. Elle est une institution permanente de l’État, appelée à servir l’intérêt général,au-delà des alternances politiques. La passation de service doit donc symboliser non pas l’arrivée d’un nouveau pouvoir, mais la continuité de l’État et la permanence du service public.
Dans les normes, une passation ne concerne que trois acteurs. L’Inspecteur général d’Etat qui supervise l’opération, l’autorité entrante et celle sortante. Le caractère solennel de cette instance est symbolisé par la présence de l’Ige. Dès lors, il ne saurait y avoir place à des manifestations de réjouissance aux allures de meeting politicien. L’autorité entrante devrait plutôt se soucier de la gravité de la charge qui pèse sur lui au lieu de jubiler dans une foule de militants en délire.
C’est à la limite choquant pour tous ceux qui se soucient tant soit peu de l’orthodoxie républicaine. On croyait ces pratiques totalement révolues avec l’avènement dunouveau régime qui prône la rupture.
Ces manifestations folkloriques sont très mal perçues par les populations qui les considèrent comme l’expression d’une forme d’arrogance, à la limite d’insouciance, en plus de violer les principes fondamentaux qui gouvernent le fonctionnement d’une Administration publique.
Le manque d’humilité est la plus grosse menace qui guette tout détenteur d’une autorité publique.
Je suggère respectueusement à Monsieur le président de la République d’interdire formellement ce genre de manifestations qui polluent l’image de nos institutions. Ce serait pour lui, entre autres, une bonne manière de traduire en actes sa volonté de gouverner de manière rigoureuse et efficace.
Abdoul Aziz Tall Ancien Directeur général du Bureau Organisation et Méthodes ;
Ancien Ministre en charge du monitoring du Plan Sénégal Émergent.
