« En vérité, Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci n’a pas changé ce qui est en lui-même » (Coran, Sourate XIII, verset 11)
Le vendredi 30 octobre 2026, la Commission des Finances et du Contrôle budgétaire de l’Assemblée nationale a rejeté pour la seconde fois en huit jours le projet de loi de finances rectificative (LFR) pour 2026. Le 27 octobre, le Gouvernement avait pourtant obtenu le renvoi du texte en commission, sur le fondement de l’article 84 du Règlement intérieur, pour laisser une chance au compromis. Peine perdue. Le groupe Pastef-Les Patriotes, qui détient 130 des 165 sièges, trouve « insuffisantes et insatisfaisantes » les réponses du ministre de l’Économie, des Finances et du Plan et refuse de voter le texte en l’état.
Depuis que le Président de la République a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko à la Primature, le 22 mai 2026, et que celui-ci a été élu au perchoir quatre jours plus tard, le Sénégal vit une situation sans précédent dans son histoire institutionnelle. Le parti qui a gagné les législatives de novembre 2024 retourne sa majorité contre le Président qu’il a lui-même porté au pouvoir. La LFR n’est qu’un premier test. Le projet de loi de finances initiale pour 2027 est déjà déposé, et si rien ne change, chaque texte du Gouvernement risque de subir le même sort.
Nous avons pourtant connu d’autres alternances sans que le pays soit paralysé. En 2000, l’Assemblée nationale, encore dominée par le Parti socialiste battu à la présidentielle, a voté les textes du gouvernement du Président Abdoulaye Wade jusqu’aux législatives de 2001. Le PS ne s’est même pas opposé à la nouvelle Constitution qui donnait au Chef de l’État le droit de dissolution. En 2012, les députés libéraux, alors majoritaires, ont à leur tour laissé le Président Macky Sall installer son pouvoir jusqu’aux législatives de juillet. Chaque fois, les vaincus de la présidentielle avaient compris qu’on ne prend pas un pays en otage pour soigner une défaite. En 2026, la situation est inédite sur deux points : (i) le blocage vient du parti au pouvoir lui-même, et (ii) il frappe la loi de finances, dont dépend le fonctionnement quotidien de l’État. Le gatsa gatsa institutionnel s’est installé au cœur de la République.
Ce blocage tombe au pire moment. D’après les chiffres présentés par le Gouvernement à ses créanciers le 6 octobre 2026, la dette de l’État central et des entreprises publiques atteignait 27 132 milliards de FCFA à fin 2025, soit 105,3 % du PIB, dont 71,4 % de dette extérieure. L’écart avec les 132 % retenus par le FMI pour fin 2024 tient surtout au rebasage des comptes nationaux, qui a relevé le PIB de 2025 d’environ 20 %. La somme à rembourser, elle, n’a pas diminué d’un franc, et le ratio dépasse toujours largement le plafond de 70 % fixé par l’UEMOA. La Banque africaine de développement chiffre les besoins de financement de l’État à 6 075 milliards de FCFA en 2026 (26,2 % du PIB), dont près des trois quarts iront au remboursement de la dette existante. Le 29 octobre, en pleine bataille sur la LFR, Moody’s a abaissé la note du Sénégal en devises de Caa2 à Ca. C’est la cinquième dégradation d’affilée, la deuxième en moins de deux mois, et l’agence s’attend désormais à des pertes de 35 à 65 % pour les créanciers privés extérieurs lors de la restructuration. S&P avait déjà ramené sa note de CCC+ à CC le 4 septembre. Trois jours plus tôt, le Gouvernement avait annoncé un Plan de traitement de la dette du Sénégal portant sur environ 5 milliards de dollars d’eurobonds et de dette commerciale en devises. Depuis, nos eurobonds s’échangent autour de la moitié de leur valeur faciale. Ils sont même passés sous les 50 centimes le 20 octobre, le jour où la majorité parlementaire a annoncé qu’elle bloquerait la LFR. Le principal point d’appui reste l’accord conclu avec les services du FMI sur un programme de 2,2 milliards de dollars sur trois ans, qui doit permettre de faire revenir la Banque mondiale et les autres partenaires. Encore faut-il que le Conseil d’administration du Fonds l’approuve, ce qui suppose d’abord l’adoption du cadre budgétaire sur lequel il repose.
Les marchés font payer cette crise politique sans attendre. Chaque annonce de blocage fait reculer nos eurobonds, chaque dégradation de note renchérit nos emprunts et alourdit une dette déjà hors normes. L’État, qui avait peu de marges, en a encore moins. C’est de l’argent jeté par la fenêtre. Les primes de risque versées pour rassurer les investisseurs auraient pu financer des emplois pour nos jeunes, équiper nos hôpitaux, soigner les malades, construire des écoles. Au bout du compte, ce sont les Sénégalais qui règlent la facture des querelles au sommet de l’État.
Le Sénégal, longtemps cité en exemple pour ses alternances paisibles et la solidité de ses institutions, devient méconnaissable. Dans les chancelleries comme dans les salles de marché, on se demande surtout s’il pourra honorer ses échéances et combien de temps durera la brouille au sommet. Pendant ce temps, les agents publics, les PME qui attendent d’être payées et les ménages étranglés par la cherté de la vie encaissent seuls le choc. Le monde rural n’est pas épargné. La campagne de commercialisation arachidière approche, et les producteurs ont besoin d’un État capable de payer leurs graines à temps, de financer semences et engrais pour la prochaine saison, de poursuivre les forages et les pistes qui désenclavent les villages. Chaque mois de blocage fragilise un peu plus ceux qui nourrissent le pays.
Certaines exigences de Pastef méritent d’être discutées, comme l’encadrement des fonds spéciaux ou la publication des rapports d’audit de l’Inspection générale des finances et du cabinet Forvis Mazars. Mais un parti qui a conduit la politique budgétaire du pays jusqu’en mai 2026 peut difficilement se poser aujourd’hui en simple censeur. En rejetant deux fois la LFR, Pastef fait de l’obstruction pure et simple. Il sabote l’action d’un pouvoir qu’il a lui-même installé, et la signature financière du Sénégal avec. Prendre la loi de finances en otage pour régler un différend entre deux anciens compagnons de route, c’est faire payer à la Nation le prix d’une rivalité personnelle.
L’opposition républicaine ne peut pas se contenter de compter les points. Le groupe Takku Wallu Sénégal a annoncé qu’il s’abstiendrait en plénière, pour ne pas cautionner la gestion actuelle sans ajouter pour autant à la paralysie des institutions. Sur le principe, la position se défend. Elle laisse pourtant l’opposition sur le banc de touche au moment où le pays a besoin de tout le monde. L’Alliance pour la République (APR), qui a dirigé le Sénégal pendant douze ans, sait mieux que personne ce que coûte un budget en souffrance, comment réagissent les marchés et à quelle vitesse les créanciers perdent patience. J’ai servi auprès de plusieurs chefs de gouvernement, et j’en ai retenu que la continuité de l’État passe avant les calculs partisans. L’APR doit donc montrer l’exemple en votant la LFR. Ses voix ne suffiront pas face à une majorité de 130 députés, mais le signal politique serait fort, et ce vote pourrait devenir l’acte fondateur d’un Grand Rassemblement républicain et citoyen.
Ce Grand Rassemblement doit être largement ouvert. Il a vocation à réunir (i) l’APR du Président Macky Sall, (ii) la Nouvelle Responsabilité d’Amadou Ba, qui s’est donné pour mission d’incarner une opposition démocratique et républicaine, (iii) le Parti démocratique sénégalais (PDS) du Président Abdoulaye Wade, (iv) le Rewmi d’Idrissa Seck, qui sort d’un long retrait, (v) le PUR, (vi) Taxawu Sénégal de Khalifa Sall, (vii) Aly Ngouille Ndiaye et ses partisans, ainsi que les autres forces de l’opposition. La société civile, les syndicats, le patronat, les autorités religieuses et coutumières doivent y être associés. Les soutiens du Président de la République aussi, eux qui n’ont plus, depuis mai, de majorité parlementaire pour porter son action. Beaucoup de ces acteurs se sont durement affrontés par le passé. L’histoire politique du Sénégal montre pourtant que les adversaires d’hier savent se retrouver quand l’essentiel est en jeu.
Je propose d’avancer en quatre étapes. La première revient au Président Bassirou Diomaye Faye. Il pourrait réunir toutes ces forces vives autour de l’union nationale, en vue d’un programme de sortie de crise et de relance accepté par tous et mis en œuvre par un gouvernement d’union nationale. Ce programme devrait viser au moins cinq objectifs : (i) assainir durablement les finances publiques sans sacrifier la santé et l’éducation ; (ii) sécuriser le programme avec le FMI et le retour des partenaires techniques et financiers ; (iii) apurer la dette intérieure qui asphyxie les PME ; (iv) relancer l’investissement privé, la croissance et l’emploi des jeunes ; (v) redorer l’image du Sénégal à l’extérieur, en rendant à sa signature la crédibilité perdue auprès des marchés et en renouant avec sa réputation de démocratie stable.
La deuxième étape consiste à changer le mode d’élection des députés avant de retourner aux urnes. Aujourd’hui, 112 des 165 députés sont élus au scrutin majoritaire de liste à un tour, dans les départements et les circonscriptions de la diaspora. La liste arrivée en tête emporte tous les sièges, même avec quelques voix d’avance et sans majorité absolue. En novembre 2024, Pastef a ainsi décroché 130 sièges, près de 79 % de l’hémicycle, avec 54,97 % des suffrages exprimés, dont 101 des 112 sièges du scrutin majoritaire. On mesure aujourd’hui ce qu’il en coûte quand une majorité aussi écrasante se retourne contre l’Exécutif. Je propose un scrutin uninominal majoritaire à deux tours, sans aucune part de proportionnelle. Le territoire national et la diaspora seraient découpés en 165 districts, délimités selon la population, qui éliraient chacun un député. Pour l’emporter dès le premier tour, un candidat devrait réunir la majorité absolue des suffrages exprimés. Sinon, les deux premiers s’affronteraient au second tour. Chaque député devrait donc son siège à une majorité réelle de ses électeurs et aurait des comptes à leur rendre sur un territoire précis.
Le second tour obligerait aussi les partis à sceller leurs alliances au grand jour, devant les électeurs, ce qui est l’esprit même du Grand Rassemblement. Pour mettre cette règle à l’abri des majorités de circonstance, il faut l’inscrire dans la Constitution. L’article 51 permet au Président de la République de soumettre directement au peuple tout projet de loi constitutionnelle, après avoir recueilli l’avis du Président de l’Assemblée nationale et du Conseil constitutionnel. Macky Sall avait emprunté cette voie pour le référendum du 20 mars 2016. Le référendum devrait se tenir le plus tôt possible, et dans tous les cas avant la dissolution.
La troisième étape est la dissolution de l’Assemblée nationale. L’article 87 de la Constitution interdit de dissoudre pendant les deux premières années de la législature. La quinzième législature ayant été installée le 2 décembre 2024, le Président de la République retrouvera ce pouvoir à compter du 2 décembre 2026. Il devrait s’en servir dès que le peuple aura approuvé la réforme, pour que la nouvelle Assemblée soit élue selon les nouvelles règles. Le Grand Rassemblement présenterait alors un candidat unique dans chaque district. Ces législatives seraient couplées avec les élections locales, ce qui permettrait de réaliser de vraies économies sur le coût des scrutins et de renouveler d’un seul coup la représentation nationale et les conseils territoriaux.
La quatrième étape concerne la présidentielle de 2029. Chaque composante du Grand Rassemblement restera libre de présenter son candidat au premier tour. Toutes s’engageraient, dès la signature du pacte, à soutenir celui des leurs qui accédera au second tour, puis à gouverner ensemble. C’est à cette condition que l’union pourra durer.
Le Sénégal ne peut pas attendre 2029 pour sortir de l’impasse. Les échéances de la dette tombent les unes après les autres, et des milliers de jeunes risquent de ne jamais trouver l’emploi qu’ils espèrent si le blocage se prolonge. L’APR peut ouvrir la voie en votant la LFR en plénière la semaine prochaine. Ce sera ensuite au Président de la République de saisir la main tendue. Pour ma part, je mettrai toute mon énergie au service de ce rassemblement et j’irai à la rencontre de chacune des forces appelées à le rejoindre, jusqu’à ce qu’il voie le jour. Le changement que le pays attend commence par celui de sa classe politique. À elle, désormais, de se montrer à la hauteur.
Par Moubarack LO, Ingénieur Statisticien-Économiste, Maire de la Commune de Niomré
