Il rêvait de rentrer en Guinée. Il n’en aura finalement jamais eu l’occasion. Sidya Touré est mort cette nuit à Paris, à l’âge de 81 ans. Ancien Premier ministre, candidat à deux reprises à la présidentielle et figure historique de l’opposition guinéenne, il aura connu les sommets du pouvoir, les blessures de la répression, les alliances politiques et, finalement, un nouvel exil loin de Conakry.
C’est loin de la Guinée que Sidya Touré aura vécu ses dernières années. Et c’est encore plus loin de son pays qu’il vient de rendre son dernier souffle. L’ancien Premier ministre guinéen est décédé cette nuit à Paris, où il avait été évacué pour des raisons sanitaires. À 81 ans, l’homme qui aura consacré une grande partie de sa vie à la Guinée disparaît sans avoir pu revoir son pays.Un destin marqué par un paradoxe : plus Sidya Touré s’est rapproché du pouvoir, plus son histoire politique s’est finalement écrite dans l’exil.
De Sékou Touré à Lansana Conté : le retour de l’exilé
L’exil, Sidya Touré le connaissait depuis sa jeunesse. Sous le régime de Sékou Touré, il quitte la Guinée et s’installe en Côte d’Ivoire. Ce pays deviendra sa seconde patrie et le théâtre d’une brillante carrière administrative. À la direction du Trésor, puis au Commerce intérieur, Sidya Touré gravit progressivement les échelons de l’administration ivoirienne. Son parcours le conduit même dans l’entourage d’Alassane Ouattara, dont il devient le directeur de cabinet alors que celui-ci est Premier ministre de Félix Houphouët-Boigny. Mais en 1996, Sidya Touré décide de rentrer au pays. La Guinée traverse alors une grave crise. Des mutineries ont ébranlé le régime de Lansana Conté. Pour tenter de reprendre le contrôle de la situation et remettre l’économie sur les rails, le président fait appel à ce technocrate formé loin de Conakry. Sidya Touré devient Premier ministre.
« Sidya courant », le technocrate qui veut remettre la Guinée debout
À la Primature, le nouveau chef du gouvernement trouve une économie exsangue. Il engage des réformes, renouvelle les relations avec les bailleurs de fonds et tente de restaurer la crédibilité financière de l’État. Mais c’est surtout sur l’eau et l’électricité que son passage au gouvernement laissera une trace dans la mémoire collective. Son action lui vaut un surnom qui restera : «Sidya courant ».Trois ans plus tard, l’expérience gouvernementale prend fin. Mais Sidya Touré n’est pas homme à disparaître.En 2000, il prend la tête de l’Union des forces républicaines (UFR) et devient l’un des visages incontournables de l’opposition guinéenne.
Le 28 septembre 2009 : le pouvoir et le sang
Son engagement politique va aussi lui coûter physiquement. Le 28 septembre 2009, alors que l’opposition guinéenne se mobilise au stade de Conakry contre la junte au pouvoir, Sidya Touré est présent. La manifestation tourne au carnage. Des dizaines de personnes sont tuées et de nombreuses autres blessées. Sidya Touré est lui-même atteint à la tête. Mais cette blessure ne mettra pas fin à son combat politique. En 2010, lors de la première présidentielle ouverte de cette nouvelle période, il se présente comme candidat. Il termine troisième et confirme son statut de figure majeure de la politique guinéenne.
L’étrange parenthèse Alpha Condé
Puis vient 2016. Sidya Touré surprend en acceptant de rejoindre le pouvoir d’Alpha Condé comme haut représentant du chef de l’État. Une décision qui provoque des incompréhensions dans une partie de l’opposition. Trois ans plus tard, la parenthèse prend fin. Sidya Touré retourne dans l’opposition et participe à la contestation contre le projet de troisième mandat d’Alpha Condé. Puis, le 5 septembre 2021, tout bascule. Les militaires renversent Alpha Condé. Pour Sidya Touré, ce changement de régime ne signifiera pourtant pas le retour au premier plan. Il ouvrira au contraire la dernière et la plus longue séquence d’exil de sa vie.
Maison quittée, biens contestés, passeport retiré : Sidya repart en exil
À partir de février 2022, l’ancien Premier ministre quitte sa résidence de Conakry. Ses déboires avec les nouvelles autorités s’accumulent. Il est privé de passeport, conteste la dépossession d’une partie de ses biens et voit son parti dissous. Peu à peu, l’ancien candidat à la présidentielle est écarté de la vie politique officielle. Sidya Touré retourne alors en Côte d’Ivoire. Encore une fois, l’exil. Encore une fois, loin de Conakry. Mais cette fois, à 81 ans, il ne retrouvera jamais la Guinée.
Il voulait la Guinée. Il meurt loin d’elle.
L’homme à la moustache et aux petites lunettes, connu pour son calme et son ton posé, aura traversé plusieurs régimes, plusieurs crises et plusieurs épisodes de l’histoire politique guinéenne. Il aura été administrateur, technocrate, Premier ministre, candidat à la présidentielle, opposant, allié du pouvoir et, finalement, exilé. Son dernier combat aura été mené à distance. Sidya Touré est mort à Paris. Son pays était à des milliers de kilomètres. Et l’ancien Premier ministre guinéen, qui avait commencé sa vie politique dans l’exil, l’aura finalement achevée loin de Conakry. À 81 ans, Sidya Touré quitte la scène. Mais son parcours, lui, restera intimement lié à une question qui aura traversé toute sa vie : celle du retour impossible au pays qu’il voulait gouverner.
